Immersion dans un Lycée Pro de banlieue

ILS FONT POUSSER DES FLEURS DANS LE BÉTON !

(actualisé le ) par V.Soro

Ce photoreportage a été réalisé par les 24 élèves de la classe 3ème prépa pro dans le cadre du projet "Construire l’information pour mieux la lire : réaliser un reportage en mots et en photos".

Il a été mené en interdisciplinarité entre le français, les arts plastiques, les maths, la découverte professionnelle et l’EMI.

Le lycée professionnel Anatole France, à Colombes, est plus connu sous le nom de Valmy. Il a changé de nom pour changer de réputation. Est-ce aussi pour soigner son image que le lycée s’est engagé dans une démarche de développement durable ? Pendant un mois, nous avons suivi de près les élèves du CAP Agents Polyvalents de Restauration : allons voir ce qu’ils en font, du potager…

Du bitume au potager, le parcours du combattant… Le Potager est situé assez loin des salles de classe, tout au fond du lycée, heureusement il y a des indications pour y accéder... nos pas résonnent sous les néons froids : il faut traverser les longs couloirs de béton gris, étroits et sombres... passer devant les ateliers de tapisserie et d’électrotechnique, pousser encore une porte, enfin croiser un arbre dégoulinant de lierre, traverser un tapis de feuilles, contourner le bâtiment en tôle ondulée et là...

WAHOUU : la jungle du lycée ! L’été est passé sur le potager, les plantes ont soif, elles sont fatiguées et ont poussé dans tous les sens ! Des baies écrasées au sol, des mauvaise herbes, une barrière cassée, des mégots par terre, un flacon de parfum, un briquet, des papiers gras, une guêpe en agonie... après deux mois sans que le lycée s’en occupe, le potager a vraiment besoin d’un rafraichissement ! Autour, le bruit des voitures, des camions, des avions, tout pour nous rappeler que nous sommes en ville...

Quand soudain quelque chose vous chatouille les chevilles ! Une araignée ? Des fourmis ? Des gendarmes ? Mais non ! C’est juste de l’herbe. Rapprochez-vous, touchez cette feuille de menthe, toute douce... et mmhhh, qu’est-ce que ça sent bon ! Puis allez voir la lavande et transportez-vous sous le soleil de Provence. Regardez de plus près, vous allez voir des bouclettes de plante sous lesquelles rampe lentement une chenille rouge et noire. Parlons de cette plante : violette avec un cœur vert et jaune. Une boule de pétales ! Et le ricin ? Très belle fleur mauve et blanche, ou ces fleurs de fèves, ces plantes cigarettes, ces poivrons comme des piments... Tiens, mais ça sent le poulet ? Les cuisines de la cantine ne doivent pas être si loin !

On mange quand ? Allons voir comment ça se passe en cuisine … Ici l’hygiène est stricte : on doit mettre des vêtements sur nos propres vêtements pour éviter de « contaminer » les ustensiles des cuisines. 15 pièces au total : c’est super grand ! C’est digne d’un restaurant, tout équipé, c’est magnifique et tellement propre qu’on pourrait manger par terre ! Il y a plusieurs zones : zone de restauration, zone de coupage, zone chaude, zone de préparation froide, zone de pâtisserie, réserve de produits... Et le piano : c’est là où on fait la cuisson. Le bruit du gaz, des couteaux ainsi que des fouets et des casseroles... un vrai orchestre symphonique !

La prof, Madame Darras, est aux petits soins avec les élèves. Elle les encourage : « Allez, je sais que vous pouvez ! » Elle leur donne des conseils, les motive, leur dit ce qui va, ce qui ne va pas avec les petits plats. Mais les élèves sont autonomes. Il y a parmi eux Théo, un garçon blond aux yeux bleus. Les autres sont protecteurs avec lui, comme des grands frères. Pourquoi ? « Théo est autiste, nous révèle Rahim, ce qui lui pause des problèmes parfois… Genre il panique comme ça nous est arrivé hier : on travaillait et on voulait finir tôt alors on a tous commencé a travailler vite et vite et on lui a dit « Théo plus vite comme ça on finit plus tôt » et il a commencé a se paniquer… Des fois on oublie qu’on doit faire attention, être plus attentionné. Déjà faut pas le charrier, on doit pas lui faire des blagues avec des couteaux ou du feu sinon il va paniquer. »

Rahim conclue « Théo : c’est un garçon gentil, sérieux et travailleur » Et en effet Théo est plus à fond que les autres : par exemple, quand la prof a gouté sa rhubarbe (du potager !), il était comme stressé "Vous aimez ça ? Est-ce que c’est bon ?", demandait-il.

Ensemble, les élèves parlent des plats, de la déco comment améliorer... Ils cuisinent seuls ou en petits groupes de deux ou trois. Ce qu’ils cuisinent, il faut que ce soit prêt à 12h00 pour que les clients soient servis à temps. Les repas coutent 5€ pour un "classique", 7€ pour un "à thème" ou 10€ pour un "gastronomique".

Madame Darras laisse ses élèves tester certaines associations. Selon ce qu’ils cuisinent apparait une palette de couleurs : la rhubarbe verte s’associe au jaune des pommes et la tomate rouge contraste avec le blanc de la sauce béchamel… ça change des murs gris ! Rahim a inventé une entrée : des pommes aves des tomates et de la mozzarella : à notre grande surprise, c’est vraiment bon ! Pourtant, Rahim n’avait pas choisi de faire un CAP APR : « J’aurais préféré faire un CAP service au lieu de cuisine parce que j’aime pas cuisiner et l’année prochaine je continuerai mes études en BAC PRO service ». Ahissan non plus ne voulait pas faire CAP APR, elle voulait « faire CAP PETITE ENFANCE ». A propos du potager, elle déclare : "Je pensais que j’allais pas aimer le potager mais depuis que je travaille dessus ça me plait ". Birimou, lui est catégorique : « J’aime pas la cuisine collective », et il n’était non plus pas emballé par le potager : « Au début j’étais pas trop d’accord pour faire du potager parce que le potager, c’est pas un truc que je fais en dehors du lycée, mais maintenant ça va j’aime bien ».

Cuisiniers ? Mais aussi jardiniers ! C’est vrai qu’au potager, Birimou c’est jardinier version cité : casquette à l’envers, sacoche en bandoulière, sac au dos, pantalon qui laisse entrevoir le haut du caleçon… Ce jour-là, Birimou creuse un trou pour y planter de la rhubarbe.

Alexandre, écouteurs aux oreilles, ramasse du compost. A ses côtés Lucas se moque de lui parce que ça sent mauvais : lui, refuse de porter ce qu’il appelle " de la merde". Madame Darras, très gênée, s’excuse du comportement de son élève. Mme Darras est une personne très douce. Elle est aussi très élégante. Elle est à l’écoute de ses élèves et ne fait pas de différence : pour elle, Théo est un élève comme tous les autres, et fait le même travail que tous ses camarades.

Elle nous explique que les élèves vont également réaliser du purin d’ortie dont les bienfaits évitent d’avoir recours aux pesticides chimiques : « Chez nous, tout est bio ! » AAAAAH non catastrophe ! Lucas, vas faire une blague, il cueille déjà des orties... mais pour les donner à Djibi qui ne porte pas les gants réglementaires ! Ça pique !

Théo, parfaitement équipé, lui, s’est cru en cuisine : il déambule à travers les plates-bandes, promenant la rhubarbe tel un serveur qui porterait un plateau. Trouvant que le trou de Birimou manque de régularité, il en aplatit maintenant les rebords... mais badaboum ! Avalanche de terre qui rebouche tout le travail de Birimou ! "T’es sérieux ?!" demande ce dernier. Mais Théo, têtu, persiste et signe ! Birimou, choqué, regarde Théo : "Mais arrête !" Ses sourcils se froncent, il se saisit à deux mains de sa pelle, la lève… et enlève délicatement la terre de Théo. Théo, lui, pense déjà à son week-end : « Je vais faire de l’aviron, parce que c’est mon sport préféré » Et le lycée, Théo, t’aimes bien ? « Je me sens bien en classe, je suis bien au lycée, oui, j’ai beaucoup d’amis ! ».